
La bataille de Poitiers
A) Charles Martel contre les
Musulmans
1) Les
versions erronées
- A en croire le continuateur du pseudo-Frédégaire
et l'auteur de la chronique de Fontenelle, "
Eudes qui se voyait vaincu et fini à appeler à son secours la nation
perfide des Sarrasins contre le roi Charles et le peuple des Francs " ; "
La deuxième année (732) Eudes, duc d'Aquitaine, voyant qu'il était écrasé
et n'avait plus de forces pour lutter contre Charles, invite la nation
perfide des Sarrasins à lui porter secours. Avec leur roi ".
rmq : " les Sarrasins " :
càd en terme médiéval tout musulman originaire de la péninsule ibérique,
d'Afrique du Nord ou du Proche-Orient.
- Ces deux versions sont complètement
fantaisistes. D'une part, Eudes ne s'allia jamais avec
" la nation perfide des Sarrasins " ;
il les combattit en 721. La seule alliance qu'il conclut avec des
musulmans fut celle avec Munuza, justement pour prévenir toute incursion
musulmane. D'autre part, bien que ces deux chroniqueurs mentionnent cette
alliance, la défaite d'Eudes face à Charles Martel en 731 n'en serait en
aucun cas à l'origine, puisqu'elle eut lieu en 729-730.
- Là encore, les deux chroniques cherchent à déconsidérer Eudes en faisant
de lui un complice de l'Islam. Ils visent à le déconsidérer vis-à-vis de
la papauté. En lutte contre les Lombards et les Musulmans, il semblerait
que le pape Grégoire II ait alors songé à appeler Eudes pour accomplir
cette double mission, d'autant que sa victoire contre les Arabes en 721
l'avait paré d'un grand prestige aux yeux de la Papauté.
- Etabli que les musulmans ne s'allièrent jamais avec Eudes, les raisons
de leur invasion sont à rechercher autre part. C'est le texte de l'anonyme
de Cordoue qui permet d'en comprendre les causes.
2) L'invasion
musulmane
- " Partis
avec leur roi nommé Abdiraman " ; " Avec leur roi nommé Abdiraman " ; "
Alors Abd-er-Rahmân... franchit les montagnes... S'enfonça en pillant
l'intérieur des terres des Francs ".
- Contrairement aux deux versions
précédentes, l'invasion des Musulmans ne s'explique nullement par le
prétendu traité qu'aurait passé Eudes avec eux.
- Dans les années 721-730 l'Espagne fut en proie à de graves dissensions
internes entre différents chefs arabes. Abd-al-Rahman-ibn-Abd-Allah fut
élu au palais de Cordoue comme wali càd gouverneur de la province
d'Espagne et chef des croyants, et décida d'étouffer les ambitions
personnelles et de réorganiser son royaume. En même temps que cette
reprise en main de la Péninsule, il décida de ranimer l'âme guerrière
ternie par plusieurs années de sédentarisation. Depuis les derniers raids
en 725, il n'y en avait plus eu.
- En 731, eut-il à dessein une véritable conquête de la Gaule ? Les avis
sont partagés. C'est l'idée généralement admise par la plupart des
historiens. Pour d'autres, comme Jean Deviosse et Jean-Henri Roy dans La
Bataille de Poitiers, si Abdiraman eut réellement la volonté de relancer
le Djihad la situation en Espagne le rendait impossible.
- Son départ fut uniquement motivé par la révolte du berbère Munuza. Ce
sont les résultats rapides obtenus contre son adversaire, qui fut écrasé,
et l'importante force réunie à Pampelune qui l'incitèrent à fondre sur la
Gaule. C'est ce que laisse supposer le troisième document lorsqu'il
indique " Alors Adb-er-Rahmân, voyant la
terre, pleine de la multitude de son armée ".
- Évitant les erreurs passées - Toulouse
en 721 - Adbiraman décida d'attaquer, non par la vallée de l'Aude, mais
par l'Ouest, par le Pays basque. Cela lui permit de surprendre tout le
monde. Il traversa les Pyrénées, prit le Béarn et la Bigorre. Bayonne, Dax
et Auch furent pillées. Il se dirigea ensuite directement sur Bordeaux :
" franchit les montagnes des Basques et
foulant les cols comme les plaines, s'enfonça en pillant à l'intérieur des
terres des Francs... de l'autre côté du fleuve appelé Garonne ou Dordogne
".
- Après quoi,
" ils traversent la Garonne et parviennent à Bordeaux " et
" il frappe du glaive à tel point, qu'Eudes,
s'étant préparé au combat de l'autre côté du fleuve... est mis en fuite ".
- C'est là que l'armée musulmane mit en déroute celle conduite par Eudes.
Les Aquitains écrasés, les Musulmans ne rencontrèrent plus aucune
résistance.
- Commence alors le sac de l'Aquitaine. La terreur s'installe. Ils mirent
au pillage la région, et surtout les édifices religieux renfermant de
riches butins.
- Il n'est pas interdit de penser que la volonté des Arabes fut d'opérer
une razzia sur l'Aquitaine.
- Continuant leur chevauchée, " ils
arrivèrent à Poitiers. Ils mirent le feu à la basilique Saint-Hilaire
" ; " puis se dirigent vers Poitiers. Ils
brûlent la Basilique de Saint-Hilaire ".
- Continuant leur progression vers le Nord, les Musulmans prirent
Périgueux, Saintes, Angoulême. La ville de Poitiers, protégée par de
larges remparts, fut épargnée par les assaillants. L'abbaye Saint-Hilaire,
hors les murs, fut saccagée.
rmq : la " basilique
Saint-Hilaire " : saint Hilaire est un Gaulois né à Poitiers; il mourut
vers 367-368. Il fut le premier évêque de Poitiers en 351. Théologien,
grand prédicateur, il lutta toute sa vie contre l'hérésie arienne. A sa
mort, il fut vénéré et son culte se répandit au-delà des limites de son
diocèse. Au milieu du VIe siècle, une abbaye bénédictine fut fondée, qui
prit son nom.
- Ensuite "
ils se proposent d'anéantir la demeure du bien-heureux Martin " ; " et de
toute leur ardeur ils partent raser l'abbaye de Saint-Martin " ; " Alors
Adb-er-Rhâman... décide daller piller l'Eglise de Tours ".
rmq : saint Martin : grand
personnage du monachisme au IVe siècle. Après une carrière dans l'armée
romaine, il décida, vers 356, de rompre avec le monde et de vivre dans la
solitude. Accueilli par l'évêque de Poitiers Hilaire vers 360, il
s'installa dans la région, à Ligugé, où il mena une vie d'anachorète. Très
vite, de nombreux ermites le rejoignirent, et se constitua autour de lui
une véritable communauté érémitique. En 371, il fut appelé à diriger
l'Eglise de Tours; refusant de rompre avec son idéal, il s'installa à
Marmoutier, sur la rive nord de la Loire, où il établit un établissement
monastique. Qualifié de premier " apôtre des Gaules ", il oeuvra
activement à l'évangélisation de la région tourangelle, lutta contre le
paganisme. Dès son vivant, il fut considéré comme un saint, auquel on
reconnut des pouvoirs thaumaturges. Après sa mort, en 397, on éleva à
l'endroit où il fut enseveli une basilique qui devint rapidement un lieu
de pèlerinage célèbre. Par la suite, une liturgie particulière allait être
célébrée en son honneur, plusieurs fêtes martiniennes se développèrent.
- Saint Hilaire et plus encore saint
Martin furent considérés comme les patrons de la dynastie carolingienne.
Saint-Martin, à cette époque, était une abbaye très riche et surtout elle
était un haut lieu de pèlerinage.
3) L'appel du
duc Eudes
- C'est alors que Charles fit irruption :
" Lorsque le maire du palais d'Austrasie en
France intérieure, nommé Charles... prévenu par Eudes, lui fait front ".
- Après sa défaite contre Abdiraman, Eudes se rendit à Paris demander à
Charles Martel d'intervenir. Ce dernier accepta et obtint du duc Eudes
qu'il lui jure fidélité et soumission comme sujet.
- Quels sont les motifs qui persuadèrent Charles Martel à intervenir ?
protection des frontières ; attrait d'une nouvelle guerre ; perspective de
butin et de richesses ; surtout la domination de l'Aquitaine ; pas ou
presque pas de motifs religieux, peut-être pour faire oublier la
spoliation des biens d'Eglise.
B) La bataille
1) La
rencontre
- Apprenant sans doute les desseins
d'Abdiraman, Charles Martel progressa en direction de Saint-Martin.
- C'est sur la voie romaine menant à Tours, à Moussais, que la rencontre
eut lieu. Les trois sources sont muettes quant au lieu et à la date de la
bataille. Seul le deuxième texte évoque un endroit approximatif :
" près de la ville de Poitiers ".
- A la différence de l'anonyme de Cordoue, les deux autres chroniques sont
guère prolixes sur le déroulement même de la bataille. Le troisième récit
semble se rapprocher le plus de la réalité :
" A ce moment, pendant sept jours, les deux adversaires se harcèlent pour
choisir le lieu de la bataille ".
- Cette expectative ne résulte pas du choix du champ de bataille. Il
semble plus probable que les deux armées recherchèrent à rassembler leur
troupe. Charles attendant le renfort des traînards et l'apport des
contingents levés à la hâte en Poitou, Touraine et Anjou. Abdiraman
rassemblant les bandes éparses qui pillaient la région.
2) Le
déroulement
- Abdiraman semble avoir pris l'initiative
de la charge selon une technique éprouvée : effrayer l'ennemi, le
disloquer et transformer l'attaque en combat individuel.
- Les Francs restèrent fermes face aux assauts, adoptant une formation que
les Romains appelaient cuneus et les Francs hure de sanglier :
" Mais, pendant qu'ils combattent avec
violence, les gens du Nord demeurant à première vue immobiles comme un mur
restent serrés les uns contre les autres, telle une zone de froid glacial".
- Cette tactique semble avoir déconcerté les musulmans :
" il renverse leurs tentes et fond sur eux
pour terminer la bataille par un massacre. Il tua leur roi, abattit et
écrasa leur armée, lutta et triompha " ; " Il détruit les Sarrasins
jusqu'au dernier ainsi que leur roi " ; " Puis le jour suivant... Tous, en
silence, pendant la nuit, s'étaient éloignés en ordre strict en direction
de leur patrie ".
- Si les trois sources s'accordent à reconnaître la mort d'Abdiraman, les
deux premières divergent avec la dernière quant à l'issue du combat. Les
armées musulmanes ne furent pas anéanties à l'issue de la bataille de
Poitiers. Comme le montre clairement l'anonyme de Cordoue, le lendemain de
la première journée, les Austrasiens "
s'apprêtent au combat ".
- Or le combat n'eut pas lieu, les Arabes s'étant repliés. Le seul fait
capital et déterminant qui explique la fin du combat est la mort
d'Abdiraman. La tradition voulait en effet que les combattants aient un
chef à leur tête. Ce dernier mort, la bataille n'avait plus lieu d'être.
Ainsi, Charles Martel vainquit par abandon.
3) La victoire
de Charles Martel
- " Et, comme
ces susdits ne se soucient nullement de la poursuite, ayant partagé entre
eux les dépouilles et le butin, ils s'en retournent joyeux dans leurs pays
" ; " Cette victoire assura son triomphe sur les ennemis ".
- Cette victoire n'apporta pas uniquement un butin considérable, qu'il ne
faut pas négliger, aux armées franques. La distribution du butin
permettait aux chefs de se lier la fidélité de leurs hommes.
- Comme le dit le premier texte, elle permit à Charles d'assurer son
triomphe sur les " ennemis " : sur les
musulmans, d'une part, mais aussi et surtout sur les Aquitains.
- La bataille de 732 fut la première défaite importante d'Eudes. Abdiraman,
en l'écrasant près de Bordeaux a mis à genoux le seul rival sérieux de
Charles Martel. Poitiers servit les ambitions du carolingien.
Conclusion
- Par cette victoire contre les musulmans,
Charles Martel devint le bras droit et le défenseur incontesté de la
chrétienté.
- Pour l'Aquitaine, ce fut la première grande défaite, et le début du
recul du pouvoir aquitain.
- Elle porta un coup d'arrêt à l'expansion musulmane, mais sans mettre un
terme aux incursions.
- Elle donna à l'Europe occidentale la conscience de la solidarité de son
destin devant la menace musulmane.
Bibliographie sommaire
- DEVIOSSE (Jean), Charles Martel,
Paris, 1978 ;
- HIGOUNET (Ch.) (sous la direction de), Histoire de l'Aquitaine,
Toulouse, 1971 ;
- ROUCHE (Michel), L'Aquitaine des Wisigoths aux Arabes (418-781).
Naissance d'une région, Paris, 1979 ;
- ROY (Jean-Henri) et DEVIOSSE (Jean), La bataille de Poitiers,
Paris, 1966.